Traversée de la manche à la nage

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Traversée de la manche à la nage

Après 2 faux départ dû à la météo, nous commencions à redouter de devoir rentrer en France sans que je ne puisse nager, jusqu’au moment où Eric, le pilote de mon bateau nous a proposé un départ possible pour le lendemain, mais qui impliquait de nager de nuit. 

J’accepte sans hésiter : nuit, pas nuit ; houle pas houle… Il faut que je nage !

photo : Quentin Furic

Il nous confirme le rendez-vous à 18 h 30 à 1 h 30 du rendez-vous à la Marina pour le départ. Il me demande si je veux quand même partir, car les conditions ne sont pas favorables. Mais il me prévient que si je ne pars pas cette nuit, qu’il n’y aura pas d’autres fenêtres possibles sur ma marée. Ce qui implique que je devrais rentrer en France sans avoir nagé.

Au moment où je lis le message d’Eric, je vois qu’Arnaud qui a 5 traversées de la Manche à son actif est inquiet. Je lui demande « Que fait-on ? ». Il me regarde sans me répondre, j’envoie dans la foulée un message à Eric : « C’est bon, on y va ! ».

À ce moment je sais que je m’embarque pour une galère. Émotionnellement, j’ai besoin d’évacuer l’information avant de partir et de me centrer à nouveau. Je suis une nageuse « d’aquarium », j’étais sprinteuse sur 50 mètres quand je faisais de la compétition plus jeune. Je nage beaucoup moins vite dans la houle. J’ai peur d’avoir le mal de mer. J’ai peur de me blesser avec une forte houle durant 15 heures de nages. J’ai peur de ce que je m’apprête à vivre, car on dit de la traversée de la Manche qu’elle est l’Everest de la natation. Elle demande un engagement déjà énorme dans des conditions météo plus favorables, mais là se rajoute des difficultés : la houle et nager toute la nuit. Je dois m’isoler, car je sens le stress monter. Je me centre, fais une séance de sophrologie pour visualiser ce qui m’attend. En quelques minutes j’arrive à m’apaiser, à prendre confiance et à retrouver une sérénité relative. Je ne pense plus à tout ce qui pourrait me faire échouer, je me centre sur ce que je suis et sur ce que je dois faire maintenant : me mettre dans ma bulle et me concentrer.

photo : Quentin Furic

Nous arrivons à la Marina à 20 heures où nous retrouvons Keith l’observateur qui valide ou invalide ma traversée, le pilote Eric et le co-pilote Gary. Après un rappel du règlement par Keith, nous prenons le bateau pour nous rendre vers la plage de départ Samphire Hoe, en Angleterre.

J’étais fière de ma gestion du stress. Car avant de commencer ma préparation mentale avec l’académie SERENE, j’appréhendais ce moment. Je savais que je pouvais partir en stress panique et ne pas prendre le départ tellement le défi est de taille.

Mais au final, j’étais plutôt apaisée et heureuse de ce que je m’apprêtais à vivre, même si l’état de la mer m’inquiétait vraiment. Mais j’avais envie d’y aller alors « advienne que pourra » !

Arnaud m’enduit d’une préparation graisseuse pour me protéger des frottements et un peu des piqûres de méduses.

photo : Arnaud Chassery

Il vérifie que mes lunettes de natation sont bien positionnées. Je regarde mon équipage et je saute du bateau.
Me voilà partie à nager vers la plage de départ, ce moment que j’ai visualisé des dizaines de fois en sophrologie.
Je pose le pied sur les galets.
Je reste dos à la mer.
J’inspire et j’expire 2 fois avant de me retourner face à mon équipage.
Je les regarde au loin, j’inspire à nouveau et au moment d’expirer je crie « Faaitoito » à mon équipage en levant les bras (petit clin d’œil à nos amis Polynésiens qui signifie « bon courage » !)

À 20h45, me voilà partie !

Partie pour nager entre 50 et 60km, durant 12 à 15h, en maillot de bain sans combinaison dans une eau chaude pour la saison à 17°.

photo : Arnaud Chassery

Même si je me faisais malmener par la houle, j’étais tellement soulagée d’avoir pu prendre le départ, que j’étais heureuse.

La météo te ramène à ta condition d’humain et il fallait que je m’adapte à ce tout, qui décide pour moi de l’aventure que je vais vivre.

J’essaye de nager au plus près du bateau pour me protéger un peu des vagues.
Je prends mon premier ravitaillement au bout de 30’ et je regarde Arnaud en lui disant que je n’arrive pas à poser ma nage. Il me dit que c’est normal, que ça va venir. Au ravitaillement suivant, après 1h de nage je lui demande comment je suis. Il me dit qu’il faut que j’allonge ma nage. Je suis étonnée qu’il me dise ça, car ma technique de nage n’est pas adaptée à la houle car j’allonge trop et justement j’étais en train d’essayer de rentrer mon bras plus court. Comme je suis interpellée par cette recommandation, je lui demande si ma vitesse de nage est bonne et là il me répond « Il faudrait que tu accélères un peu. ». Là, je prends un coup au moral, je ne comprends pas. Car je n’ai pas l’impression de traîner, même si j’ai des difficultés à poser ma nage.

Mais Arnaud me dira après ma traversée que c’est le pilote qui était venu le voir pour lui dire que je lui avais annoncé une vitesse de nage de 3km/h et que là j’étais à 2,6, que ça n’allait pas, qu’il fallait que j’accélère. Arnaud lui a fait remarquer que j’étais à contre-courant et que malgré ça j’avais plus de 500 m d’avance en 1h sur les 4 autres nageurs qui étaient partis en même temps que moi (chaque nageur à un bateau). Mais Eric veut qu’Arnaud me dise d’accélérer et il attend qu’il me passe le message. Arnaud savait qu’il ne fallait pas me le dire, il a essayé de tourner sa phrase de sorte que ça ne me démoralise pas. Mais quand tu es dans la nuit noire au milieu de cette mer agitée, tu interprètes le moindre geste, le moindre mot et tout peut te faire douter, te fragiliser.

photo : Arnaud Chassery

Je repars en essayant d’accélérer. Je vois passer les heures rythmées par mes ravitaillements toutes les 30’, tout en n’étant pas bien dans l’eau. Mais je suis prête, Arnaud m’a souvent dit que les 3 premières heures sont difficiles et qu’il faut les passer. Donc je m’accroche à l’aide de mes mantras travaillés en sophrologie pour continuer à avancer.

Lors de chaque ravitaillement, je dis à Arnaud, « Mais elle ne va jamais s’arrêter cette houle ! ».

Quand je respire à droite, je vois des vagues, que des vagues. Car il ne fait pas beau, le ciel est dénué d’étoiles, la lune est absente, il fait juste noir.

Quand je respire à gauche, ça devient l’enfer ! Un enfer dû au spot que j’ai déjà depuis la tombée de la nuit dirigée vers moi. Il m’éblouit et il faut que j’ajuste mon regard avec mon corps qui tangue dans un sens, la mer que je vois bouger dans un autre, le bateau qui monte et qui descend. Je ne vois pas le visage de mon équipage car je suis aveuglée par ce spot. Je me dirige en observant et restant près du bateau. Mais par moment je ne perçois l’avant du bateau qu’au dernier moment et je manque de rentrer dedans, ce qui serait disqualifiant. Mais j’ai surtout peur de me faire mal car par moment le bateau monte dans un sens, moi dans l’autre et je me retrouve vraiment trop proche de lui.

Je me répète « C’est normal, merci, ça va passer, je continue… ».

Mais j’ai l’impression que ça ne va jamais passer, que le jour ne va jamais se lever, que la houle ne va jamais s’arrêter.

Ce spot devient une torture et au bout d’un moment j’ai la tête qui ne cesse de tourner.

Un peu avant la 5ème heure, je prends une grosse vague et je gère mal ma respiration. Je bois une tasse. Cette tasse je ne le sais pas encore, mais elle mettra fin à ma traversée. Car au ravitaillement de ma 5e heure, à peine je mets ma gourde dans la bouche que je me mets à vomir. J’ai l’habitude de vomir en nageant ce qui est normal quand on se ravitaille car on repart directement en position allongée. Mais là c’est le vomissement qui te tord le ventre en quatre. Ce n’est pas agréable sur terre, mais de nuit, dans la houle en plein milieu de la Manche c’est une autre histoire. Le temps que je m’arrête de vomir, mon corps c’est refroidi. Alors que je n’avais pas du tout froid en nageant, je commence maintenant à avoir froid et à trembler. Arnaud me relance pour que je parte. Je regarde Morgane qui est verte et qui n’arrête pas de vomir sur le bateau à cause de la houle, elle qui pourtant n’a pas le mal de mer. Je repars, mais je me sens vide et ma tête continue de tourner et de respirer à gauche avec ce spot dans le visage devient de plus en plus dur. 

Au ravitaillement suivant, je ne peux ni boire, ni manger. Il en sera de même au suivant et à chaque fois mon ventre se tord pour vomir, mais plus rien ne sors. 

J’essaye de chercher du plaisir dans ce que je suis en train de vivre, mais je ne trouve rien. 

Je suis en souffrance, et je ne vois rien de beau dans ce moment présent, pourtant je cherche. J’essaye de me rattacher à la vue des lumières d’un ferry que je cherche du regard entre les vagues. À un moment je sens quelque chose venir me taper l’épaule droite. Je me retourne pensant que c’est un phoque. Je ne vois rien et mon imaginaire se dit que ça doit être l’angle d’une planche avec un côté arrondi (oui l’esprit nous joue des tours dans la Manche). J’apprendrai plus tard que c’était une murène attirée par la lumière du spot qui était venue m’embrasser l’épaule !

photo : Arnaud Chassery

Arnaud, me dit que je suis devant les autres nageurs, que j’arrive à la moitié, que je fais une ligne droite, mais je n’ai qu’une envie que ce calvaire s’arrête. Je ne sais pas si je dois le croire. S’il dit ça pour me rassurer comme quand il me disait que la météo était bonne, ou si c’est la réalité.

On m’a souvent dit tant que les bras tournent, tu continues. En effet, mes bras tournaient toujours à 58 mouvements par minute je n’avais perdu que 2 mouvements de bras par minute en 6 heures, j’arrivais toujours à mettre des jambes. Mais je me battais pour continuer d’avancer entre les spasmes gastriques, l’enfer d’adapter mon regard et ma trajectoire avec ce spot qui me faisait tourner la tête. 

Au bout de 6h26, au moment où j’entame la courbe de ma trajectoire à contre-courant, on doit prendre la difficile décision de me sortir de l’eau.

J’ai essayé de chercher les ressources en pensant à mes enfants Timéo et Valentin, je ne voulais pas les décevoir. Mais comment savoir jusqu’où pousser les limites.

Morgane et Arnaud ont dû m’aider à sortir de l’eau. Mais une fois sur le bateau, je me sentais soulagée. Aucune déception, mais heureuse de sortir de cette baignade nocturne, agitée et surtout, loin de la torture de ce spot !

photo : Arnaud Chassery

2 jours après ma traversée je vois que le bateau de mon pilote est sur l’eau, qu’il fait jour, qu’il y a moins de vent, moins de houle.
J’ai un sentiment d’injustice, mais je me dis que c’est ainsi. Qu’il n’y a pas de hasard et que c’est l’histoire que je devais vivre. Même si le corps oublie avec le temps ce qui m’a amené à stopper ma tentative de traversée, je garde un goût d’inachevé de cette aventure.

On peut essayer de prévoir au mieux, d’anticiper pour se préparer à vivre les défis de la vie en fonction de ce qu’on connaît de soi, mais quand on vit nos défis on se retrouve face à des situations inconnues. Et surtout on se retrouve face à une partie de nous qu’on n’a jamais eu l’occasion de rencontrer et qui peut nous faire peur. Car l’inconnu fait peur. Il n’y a pas besoin de traverser la Manche pour s’en apercevoir.

Mon objectif dans cette préparation était de vivre une expérience, de lever certaines de mes croyances limitantes et de pouvoir apprendre encore un peu plus qui je suis pour pouvoir par la suite le transmettre. Et aujourd’hui je peux dire que j’ai réussi.

Je ressors plus forte de cette aventure.

Alors que mon stress pouvait me paralyser dans certaines situations. Grâce notamment à la sophrologie, j’ai dompté mon stress et il est devenu un moteur et non un frein, une force et non une faiblesse. J’ai été cherché des ressources en moi que je n’osais même pas imaginer.

J’avais une peur panique des méduses et grâce à la méthode NERTI, je peux nager sereinement au milieu d’elles et toucher leurs coupoles en évitant bien évidemment celles qui sont urticantes !

Et puis j’ai reçu de magnifiques cadeaux de la vie durant cette aventure dont l’amour de celles et ceux qui ont suivi cette aventure.

Le fait que je doive abandonner au milieu de la Manche, m’a en réalité beaucoup plus apporté que si j’avais réussi. Si j’étais arrivée en France on aurait été fière de moi, j’aurais été fière de moi, mais on aurait prêté ma réussite à des raisons qui ne sont pas moi : « Tu es wonderwoman », « impressionnante » etc… Mais en réalité ce n’est pas moi et sur ce chemin très peu de personnes auraient pu se servir pour eux de cette expérience. Je ne suis rien de plus que ce qu’on est tous capable de faire. J’ose juste y croire. Je me suis donnée les moyens de tendre vers mon objectif, mais l’essentiel est le chemin. Le résultat est le flatteur de l’ego. Tous les retours que j’ai eu suite à ma tentative de traversée m’ont bouleversé. J’ai reçu tant de magnifiques messages, tant d’amour. Rien que pour ça, je ne regrette rien.

J’ai énormément appris, j’en ressors grandie et plus forte !

Je retournerais certainement un jour finir ce que j’ai commencé dans la Manche, mais pour l’heure j’ai d’autres rêves, d’autres défis à relever et en attendant je vais transmettre le trésor que j’ai découvert sur le chemin qui m’a mené jusqu’au milieu de la Manche un 26 juillet 2022.

Vivre, c’est avoir la liberté d’oser croire !

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